SANTE: Voici comment une étude sur l’hydroxychloroquine et les accidents de trottinette s’est retrouvée en ligne pendant une journée

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    Plusieurs médecins et chercheurs ont soumis un article loufoque dans une obscure revue médicale, qui l’a publiée avant de se rétracter. Une action « potache » visant à démontrer le manque de sérieux de certaines publications lors de la relecture des articles qui leur sont soumis.

    L’étude n’est restée en ligne qu’à peine plus de 24 heures, suffisamment pour rendre ses auteurs fiers d’avoir réussi leur coup. Plusieurs médecins et chercheurs en majorité français ont rédigé un faux article prétendant démontrer l’efficacité de l’hydroxychloroquine pour prévenir… les accidents de trottinette !

    Leur but ? Pointer du doigt, en respectant toutes les procédures habituelles, le manque de fiabilité de certaines revues médicales qui auraient tendance à publier des études sans être très vigilantes sur leur contenu. Celle-ci, mise en ligne ce samedi, a été retirée le dimanche. Récit.

    Publication vantant l’hydroxychloroquine

    Tout a débuté mi-juillet. L’Asian Journal of Medicine and Health (AJMH), une revue méconnue basée en Inde, publie un article sur son site. Son objet : l’efficacité du traitement par azithromycine et hydroxychloroquine sur les patients atteints de formes peu graves de Covid-19. Ses auteurs : plusieurs Français, partisans de l’hydroxychloroquine ou – a minima – de la liberté de prescrire. On y retrouve notamment la psychiatre et députée (ex-LREM) Martine Wonner et la gynécologue Violaine Guérin, très active sur le sujet.

    Ils sont quasiment tous membres du « Collectif Laissons Les Médecins Prescrire ». Depuis plusieurs mois, ces professionnels écument les médias et les réseaux sociaux pour vanter les effets de l’hydroxychloroquine en cas d’infection par le coronavirus SRAS-CoV-2, dont une immense majorité de la communauté scientifique doute pourtant de plus en plus ouvertement.

    Cette publication donne une idée à un petit groupe de mandarins français qui ont ce collectif dans le viseur depuis un petit moment. D’après eux, cette étude n’a pas fait l’objet de relectures rigoureuses avant sa publication et ils entendent bien le démonter. Regroupés sous le sobriquet de « Laissons les utilisateurs de trottinettes prescrire », ils décident de soumettre à l’AJMH leur propre article ayant pour vocation de démontrer l’efficacité de la molécule en prévention des accidents de… trottinette.

    Au-delà de son objet, rien que les identités des auteurs suffisent à se rendre compte de la supercherie, totalement voulue et assumée comme telle. On y retrouve notamment un certain « Didier Lembrouille », affecté au « Département de Médecine Nucléaire Compliante de la SFR (en Guyane) », ou encore « Nemo Macron », du nom du chien du couple présidentiel qui officie, bien évidemment, au « Palais de l’Elysée ». « L’auteur NM a dit waouf quand les auteurs commençaient à douter », est-il écrit en préambule.

    Capture d’écran
    Capture d’écran  

    « Tout doit être ridicule, du titre aux références, en passant par la moindre phrase de l’article. Si nous réussissons à publier un tel article, nous aurons répondu à notre question initiale : est-ce que cette revue publie n’importe quoi? », explique l’un des conspirateurs, Michaël Rochoy, dans un long making-of mis en ligne ce week-end. Médecin généraliste à Outreau (Pas-de-Calais) dans la vraie vie, il est présenté dans la liste des auteurs comme officiant à « Ankh-Morpork », une ville imaginaire issue de l’univers fantastique. Le premier jour de rédaction de l’article, « je fais ça sur la route des vacances vers Etretat, avec ma fille à côté », raconte-t-il au Parisien.

    85 dollars à payer

    Dès le 24 juillet, l’un de ses comparses envoie (sous pseudo) une première version de l’étude. Six jours plus tard, après avoir réglé les 85 dollars (77 euros) exigés, ils apprennent que le processus de « relecture » va débuter. Trois scientifiques, sollicités par trois éditeurs, en sont chargés. Ils leur demandent, notamment, de renvoyer des versions traduites de plusieurs schémas bricolés.

    L’historique des échanges, mis en ligne et que nous avons consulté, est éloquent. Une certaine « Maria del Carmen Marquetti », de l’université de médecine tropicale de Pedro Kouri (Cuba) et dont la fiche sur le site « Researchgate » fait apparaître 163 publications, lui demande d’être « plus précis » concernant le lieu de l’expérimentation 3. Le médecin généraliste lui répond : « Pardon, c’est à Montcuq (région Occitanie), France ». « C’est loufoque et ça ne ressemble à rien », pouffe-t-il ce lundi matin.

    Capture d’écran
    Capture d’écran  

    Questionnés sur le fait qu’ils sont à la fois auteurs et membres du comité d’éthique de l’étude, les médecins français répondent que cette pratique a été « autorisée en France dans le contexte de pandémie et d’urgence ». « C’est le cas ici pour le Professeur Hantome de l’Université de Melon [l’un des neuf auteurs de l’étude] », répondent-ils le plus sérieusement du monde.

    Pour le médecin Hervé Maisonneuve, auteur d’un blog dédié aux rédactions médicales, « les reviewers sont parfois des scientifiques existants mais dont les noms et les e-mails ont été utilisés à leur insu », nous explique-t-il.

    Article mis en ligne le 15 août

    Après plusieurs jours d’allers-retours, l’article est définitivement accepté le 12 août puis mis en ligne ce samedi matin, le 15 août. Sa conclusion, aussi tranchée qu’invraisemblable, tient une phrase : « La combinaison HCQ + AZT devrait être utilisée en urgence en prévention des AT partout dans le monde. » Vous l’aurez deviné, HCQ signifie hydroxychloroquine, AZT renvoie à l’azithromycine, et AT regroupe les accidents de trottinette. « Il est urgent de prescrire de l’hydroxychloroquine à tous les usagers de trottinette. Est-ce que nous pouvons publier quoi que ce soit tout de suite? Je crois que la question, elle est vite répondue », écrivent les médecins, faisant référence à la formule utilisée par un influenceur suisse cet été.

    Mathieu Rebeaud, l’auteur qui s’est chargé des échanges de messages avec la revue sous le pseudo « Willard Oodendijk », se félicite de cette publication sur Twitter dans un thread massivement partagé durant tout ce week-end. À l’autre bout du monde, se rendant compte (un peu tard) de la supercherie, l’AJMH décide finalement le dimanche de retirer l’étude de son site « à la suite d’une grave fraude scientifique ». Les médecins français ont pris soin de laisser en ligne une version PDF à télécharger, en anglais et en français.

    Pour quelles raisons la revue asiatique l’a-t-elle laissé passer dans un premier temps ? Contactée, elle n’a pas répondu à nos sollicitations à l’heure de publication de cet article.

    « Revue prédatrice »

    Pour plusieurs spécialistes, l’AJMH est à classer parmi les « revues prédatrices », peu regardantes sur la qualité des études tant que leurs auteurs y mettent le prix pour les publier. « Si vous ou vos coauteurs doutent qu’il s’agit d’une revue prédatrice, je suis à votre disposition pour en discuter. J’espère que LA revue ne vous demandera pas trop d’argent pour la rétractation », écrivait Hervé Maisonneuve dans un billet de blog à l’adresse de Martine Wonner, le 29 juillet. L’épisode de ce week-end le convainc encore davantage. « C’est tout un marché qui s’est monté et qui est essentiellement concentré sur l’Inde. Ils essaient de se refaire une virginité mais tout est totalement pipeauté », clame-t-il ce lundi.

    En 2018, L’Indian Express avait d’ailleurs publié une enquête sur ce marché florissant dans le pays, dans lequel « plus de 300 éditeurs » gèrent des revues qui publient des articles moyennant des sommes allant « de 30 à 1800 dollars par pièce ». Et Michaël Rochoy de conclure : « Le seul critère manquant pour dire qu’elle [l’Asian Journal of Medicine and Health] est vraiment prédatrice serait de prouver qu’elle va solliciter des auteurs elle-même. Mais on a prouvé qu’elle publiait n’importe quoi. »

    source: https://www.leparisien.fr/societe/comment-une-etude-sur-l-hydroxychloroquine-et-les-accidents-de-trottinette-s-est-retrouvee-en-ligne-pendant-une-journee-17-08-2020-8369025.php

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